Le 1er septembre 2026, une étude est passée dans l’actualité santé avec un titre qui claque : trop de café affaiblirait les os. J’ai lu le communiqué, puis j’ai ouvert la publication d’origine. Et là , l’histoire devient nettement plus intéressante que le titre.
Des chercheurs australiens ont suivi près de 10 000 femmes de 65 ans et plus pendant une dizaine d’années. Ils ont mesuré leur densité osseuse à la hanche, et comparé ces mesures à leurs habitudes de consommation de thé et de café. Les résultats existent bel et bien. Mais ils sont beaucoup plus modestes que ce que les gros titres laissent entendre.
Je vous propose donc de faire ce que fait rarement un article de presse : lire l’étude, restituer ses chiffres réels, et poser clairement ce qu’elle ne permet pas de conclure. Parce que sur la santé des os, la nuance est plus utile que la sentence.
Sommaire
- Ce que l’étude a réellement mesuré
- Les résultats, chiffres à l’appui
- Tableau récapitulatif : ce que l’étude dit, ce qu’elle ne dit pas
- Association n’est pas causalité : pourquoi c’est décisif ici
- Les six limites que je ne peux pas passer sous silence
- Ce que la biologie propose comme explications
- Pourquoi les études précédentes ne sont pas d’accord entre elles
- Ce sur quoi les données sont nettement plus solides
- L’eau de votre tasse, ce paramètre qu’on oublie toujours
- La place des approches complémentaires dans cette histoire
- Quand parler de vos os à un médecin
- Questions fréquentes
- Sources scientifiques

Ce que l’étude a réellement mesuré
Commençons par le plus important : d’où viennent ces données. L’analyse a été publiée dans la revue Nutrients par deux chercheurs de l’université Flinders, en Australie. Elle ne repose pas sur une nouvelle expérience, mais sur la réexploitation d’une cohorte américaine historique, la Study of Osteoporotic Fractures.
Cette cohorte a recruté 9 704 femmes de 65 ans et plus, suivies pendant environ vingt ans, avec des examens tous les deux ans. Les auteurs ont retenu quatre de ces visites, couvrant à peu près dix années. La durée moyenne réelle de suivi analysée est de 8,1 ans, ce qui reste très respectable.
À chacune de ces visites, deux choses étaient enregistrées. D’un côté, la densité minérale osseuse au col du fémur et à la hanche totale, mesurée par absorptiométrie biphotonique — l’ostéodensitométrie, exactement l’examen prescrit en France. De l’autre, un questionnaire rempli par les participantes elles-mêmes sur leur consommation de boissons.
Ce questionnaire mérite qu’on s’y arrête, car il détermine tout le reste. Deux questions seulement : « Buvez-vous actuellement du café ordinaire ? Si oui, combien de tasses par jour en moyenne ? » et « Buvez-vous du thé ou du thé glacé, hors tisanes et hors variétés déthéinées ? Si oui, combien de tasses par jour ? »
Autrement dit : les tisanes ne font pas partie de cette étude. Ni la camomille, ni la verveine, ni le tilleul, ni le rooibos. C’est une précision que je n’ai vue nulle part dans les reprises de presse, et elle change pourtant considérablement la lecture qu’on peut en faire.
Les chercheurs ont ensuite ajusté leurs modèles statistiques sur un nombre appréciable de variables : l’âge, l’indice de masse corporelle, le tabagisme, un indice de comorbidités, l’âge à la ménopause, la consommation d’alcool sur la vie entière, les apports hebdomadaires en calcium et en protéines, l’activité physique cumulée, la prise d’Å“strogènes oraux et la prise de corticoïdes. Le travail méthodologique est sérieux, il faut le reconnaître.
Les résultats, chiffres à l’appui
Côté thé : une différence réelle, et minuscule
Les femmes qui buvaient du thé avaient une densité osseuse à la hanche totale légèrement supérieure à celles qui n’en buvaient pas. Le chiffre exact : 0,718 g/cm² contre 0,715 g/cm². Soit un écart de 0,003 g/cm², avec un intervalle de confiance à 95 % allant de 0,000 à 0,005 et un p à 0,026.
Ce résultat est statistiquement significatif. Il est aussi, et les auteurs l’écrivent noir sur blanc, inférieur au seuil habituellement considéré comme cliniquement pertinent pour la prise en charge d’une patiente donnée. Traduction : à l’échelle d’une femme, cet écart n’est pas interprétable. À l’échelle d’une population entière, il pourrait avoir une petite traduction épidémiologique. Ce n’est pas du tout la même chose.
Notez aussi que l’effet n’apparaît qu’à la hanche totale. Au col du fémur, l’autre site mesuré, aucune association significative n’a été retrouvée. Une association qui n’existe qu’à un seul des deux sites osseux mesurés invite naturellement à la prudence.
Côté café : pas d’association globale
C’est le point que les titres ont complètement escamoté. Sur l’ensemble du suivi, dans le modèle minimal comme dans le modèle largement ajusté, aucune association significative n’a été observée entre la consommation de café et la densité osseuse, ni au col du fémur, ni à la hanche totale.
D’où vient alors l’histoire des cinq tasses ? D’une analyse complémentaire par splines, une méthode qui trace une courbe souple entre le nombre de tasses et la densité minérale osseuse. Visuellement, cette courbe s’infléchit vers le bas au-delà de cinq tasses par jour. Les auteurs le décrivent eux-mêmes comme une suggestion visuelle.
Et surtout : le test statistique de non-linéarité n’était pas significatif (p supérieur à 0,05 pour toutes les courbes). Ce seuil de cinq tasses n’est donc pas un résultat démontré. C’est une inflexion observée à l’Å“il sur un graphique, que les auteurs présentent avec franchise comme génératrice d’hypothèses. Aucun seuil de café ne se déduit donc de cette analyse de la densité osseuse.
Les sous-groupes : Ã manier avec des pincettes
Deux interactions ressortent. Chez les femmes ayant consommé davantage d’alcool au cours de leur vie, l’association entre café et densité osseuse au col du fémur devient défavorable (p d’interaction = 0,0147). Chez les femmes en situation d’obésité, l’association favorable du thé est plus marquée (p d’interaction = 0,0175).
Les auteurs préviennent immédiatement : ces analyses de sous-groupes sont probablement sous-dimensionnées et exposées au risque de faux positif. Elles sont là pour générer des hypothèses, pas pour fonder un conseil. Je les cite parce qu’elles figurent dans le texte, pas parce qu’elles vous concernent.

Tableau récapitulatif : ce que l’étude dit, ce qu’elle ne dit pas
| Élément observé | Ce que rapporte l’étude | Ce que cela ne permet pas d’affirmer |
|---|---|---|
| Thé et hanche totale | Densité supérieure de 0,003 g/cm² chez les buveuses de thé (p = 0,026) | Que le thé renforce les os, ou qu’il faille en boire pour cela |
| Thé et col du fémur | Aucune association significative | Qu’un effet existe sur l’ensemble du squelette |
| Café, association globale | Aucune association significative sur dix ans | Que le café serait sans effet chez tout le monde et à toute dose |
| Café au-delà de 5 tasses | Inflexion visuelle des courbes, test de non-linéarité non significatif | Qu’un seuil de consommation existe, ni qu’il faudrait s’y tenir |
| Population étudiée | Femmes américaines de 65 ans et plus, presque toutes blanches | Que ces résultats valent pour les hommes ou les femmes plus jeunes |
| Mesure de la consommation | Déclarations des participantes, sans taille de tasse ni type de thé | Qu’on connaisse la dose réelle de caféine ou de polyphénols reçue |
| Type de boisson | Thé et thé glacé uniquement, tisanes et déthéinés exclus | Que les infusions de plantes soient concernées de près ou de loin |
| Ampleur de l’écart | En dessous du seuil de pertinence clinique individuelle | Qu’une personne puisse en tirer une conclusion pour elle-même |
Association n’est pas causalité : pourquoi c’est décisif ici
Il s’agit d’une étude observationnelle. Personne n’a tiré au sort qui boirait du thé et qui boirait du café. Les chercheurs ont regardé des femmes vivre leur vie, puis ont cherché des corrélations dans les données. C’est une différence de nature, pas de degré, avec un essai randomisé.
Le problème est que les buveuses de thé ne ressemblent pas aux non-buveuses de thé. L’étude le montre elle-même dans son tableau descriptif. Les buveuses de thé fumaient moins, consommaient un peu plus de protéines et déclaraient globalement moins d’alcool. Les buveurs de café fumaient davantage et déclaraient plus d’alcool.
Ces différences ne tombent pas du ciel. Elles dessinent des profils de vie entiers. Or le tabac et l’alcool comptent parmi les facteurs de risque reconnus de fragilité osseuse. Quand vous voyez une association entre une boisson et la densité osseuse, vous voyez peut-être surtout l’ombre de tout ce qui va avec cette boisson.
Les auteurs ont ajusté sur ces variables, et c’est méthodologiquement propre. Mais ils écrivent eux-mêmes qu’un facteur de confusion résiduel ne peut pas être écarté. Aucun modèle statistique ne rattrape ce qui n’a pas été mesuré : le sommeil, l’exposition solaire, l’alimentation dans le détail, le niveau socio-économique, le statut hormonal fin, les traitements pris en cours de route.
Les six limites que je ne peux pas passer sous silence
Les auteurs listent eux-mêmes leurs limites, et ils le font remarquablement bien. Je les reprends ici parce qu’elles pèsent exactement autant que les résultats.
1. Une consommation simplement déclarée. Les participantes remplissaient un questionnaire. Elles estimaient de mémoire un nombre de tasses. Personne n’a vérifié. Le biais de mémoire est inévitable, et il augmente avec l’âge des participantes, qui atteignaient 80 ans en moyenne à la dernière visite retenue.
2. Aucune information sur la tasse elle-même. Ni la contenance, ni la force de l’infusion, ni le type de thé, ni le mode de préparation. Une tasse de thé noir très infusé et un mug de thé glacé sucré comptent pour la même chose. Autant dire que la dose réelle de composés actifs reste inconnue.
3. Une population très particulière. Des femmes américaines, âgées de 65 ans et plus, presque exclusivement blanches. Les auteurs écrivent que ce manque de diversité restreint sévèrement la transposabilité de leurs résultats, parce que la densité minérale osseuse, le risque fracturaire et les habitudes alimentaires varient nettement d’une population à l’autre. Vous ne pouvez donc pas transposer ces chiffres à un homme, ni à une femme de 45 ans.
4. Beaucoup de données manquantes. Sur dix ans dans une cohorte de femmes âgées, il y a des décès et des perdues de vue. Le nombre de participantes analysées passe de 8 074 à la visite 2 à 4 697 à la visite 6. Les modèles utilisés gèrent ces manques sous une hypothèse statistique qui, comme le reconnaissent les auteurs, peut ne pas être totalement vérifiée.
5. Des variables figées alors qu’elles bougent. L’activité physique et la consommation d’alcool ont été mesurées une seule fois, au départ, sur la vie entière. Or ces comportements évoluent, surtout entre 65 et 80 ans. Les traiter comme des constantes introduit une imprécision supplémentaire.
6. Un écart trop petit pour vous concerner individuellement. Je le répète parce que c’est le cÅ“ur du sujet : 0,003 g/cm², c’est en dessous du seuil de pertinence clinique pour une personne. Les auteurs appellent d’ailleurs à de futures études prenant la fracture elle-même comme critère principal, pour savoir si cette différence a la moindre traduction concrète.
Ce que la biologie propose comme explications
Quand une association apparaît, les chercheurs cherchent un mécanisme plausible. Il en existe, et ils sont intéressants. Ils restent toutefois des hypothèses de laboratoire, pas des démonstrations chez l’être humain.
Du côté du thé, les catéchines sont régulièrement mises en avant, en particulier l’épigallocatéchine. Des travaux sur cellules montrent qu’elle peut stimuler l’activité des ostéoblastes, les cellules qui construisent l’os, et freiner la différenciation des ostéoclastes, celles qui le résorbent. Des études animales suggèrent un effet sur la préservation osseuse et musculaire chez le rat vieillissant.
Du côté du café, la caféine agit comme antagoniste non spécifique des récepteurs à l’adénosine, une voie qui pourrait freiner la formation osseuse et favoriser la résorption. Des travaux in vitro montrent aussi qu’elle peut réduire l’expression du récepteur à la vitamine D dans les ostéoblastes humains.
Mais voici l’élément qui remet tout à sa place. Les travaux expérimentaux menés chez l’humain montrent que l’effet de la caféine sur le bilan calcique est minime. Un travail de référence sur le sujet estime qu’il serait compensé par l’ajout d’une à deux cuillères à soupe de lait dans la tasse. On est très loin d’un mécanisme de fragilisation osseuse.
Ajoutons une dimension rarement évoquée : la génétique. Une étude menée sur la biobanque taïwanaise a observé que, chez les personnes porteuses d’un certain variant du gène ESR1, une consommation de café plus élevée s’accompagnait d’un risque d’ostéoporose plus faible. Le même breuvage, des terrains différents, des résultats opposés.
Pourquoi les études précédentes ne sont pas d’accord entre elles
Si vous cherchez « café et os » dans la littérature scientifique, vous trouverez à peu près tout. Et c’est précisément ce que rapporte la section « discussion » de l’étude australienne, avec une franchise que j’apprécie beaucoup.
Plusieurs travaux ont associé une consommation élevée de café à une densité osseuse plus basse. D’autres n’ont trouvé aucune association. D’autres encore ont observé une association favorable, y compris une grande étude prospective issue de la UK Biobank et une étude de randomisation mendélienne, une méthode réputée plus robuste face aux facteurs de confusion.
Le thé n’échappe pas à cette dispersion. Des travaux menés chez des femmes ménopausées coréennes, chinoises, britanniques et australiennes ont retrouvé des associations favorables. Deux méta-analyses vont dans ce sens. Mais un essai clinique portant sur un extrait de thé vert n’a montré aucun effet sur la densité minérale osseuse, et une autre méta-analyse n’a pas retrouvé d’association.
Cette dispersion n’est pas un scandale : c’est le fonctionnement normal de la recherche sur des effets très faibles. Elle a toutefois une conséquence pratique. Aucune étude isolée ne peut trancher, et celle de septembre 2026 pas davantage que les autres.
Ce sur quoi les données sont nettement plus solides
Voilà le paradoxe de ce genre d’actualité. On débat pendant une semaine d’un écart de 0,003 g/cm² lié à une boisson, pendant que les leviers réellement documentés passent inaperçus. Alors parlons-en, parce que là , les preuves sont d’un autre calibre.
Le mouvement, et surtout le mouvement en charge
Une revue Cochrane a rassemblé 43 essais randomisés et 4 320 participantes ménopausées. Résultat : les femmes qui pratiquaient une activité physique perdaient en moyenne 0,85 % de masse osseuse en moins que celles du groupe témoin. Pour le col du fémur, le renforcement musculaire progressif des membres inférieurs ressortait comme la modalité la plus efficace. Pour le rachis, ce sont les programmes combinant plusieurs types d’exercice qui donnaient le meilleur résultat, avec 3,2 % de perte osseuse en moins.
Comparez les ordres de grandeur. D’un côté, des essais randomisés qui montrent une différence de plusieurs pourcents. De l’autre, une association observationnelle de 0,4 % en valeur relative. Le contraste est éloquent, et il oriente clairement là où placer votre énergie.
Les apports alimentaires de fond
Le calcium donne au squelette sa rigidité, et sa couverture reste un enjeu à tout âge, particulièrement après 50 ans quand la masse osseuse diminue. Les protéines comptent tout autant : les adultes qui en consomment peu présentent davantage de perte osseuse et de fractures, et les apports insuffisants sont fréquents chez les personnes âgées.
Quant à la vitamine D, l’Anses rappelle qu’elle participe à l’homéostasie du calcium et du phosphore ainsi qu’à la minéralisation osseuse, et qu’une déficience conduit à une diminution de la densité minérale osseuse, prédisposant particulièrement les femmes ménopausées à l’ostéoporose. En France, plus de 70 % des adultes présentaient une insuffisance d’apport en vitamine D en 2019, avec une carence dans 6,5 % des cas.
Je précise immédiatement, parce que c’est important : je ne vous conseille pas de vous supplémenter. L’Anses souligne que le besoin en vitamine D varie fortement selon l’âge, la carnation, le temps passé dehors et la latitude, et recommande une approche individualisée. C’est une conversation à avoir avec votre médecin, éventuellement appuyée par un dosage sanguin.
Ce qu’il vaut mieux limiter
Le tabac et l’alcool figurent parmi les facteurs de risque de fragilité osseuse les mieux établis. Ils apparaissent d’ailleurs comme variables d’ajustement dans l’étude que nous décortiquons, ce qui en dit long sur leur poids reconnu. Agir dessus a un impact autrement plus tangible que de compter ses tasses.
Et la prévention des chutes
On oublie souvent que la fracture naît de la rencontre entre un os fragile et un sol. Travailler l’équilibre, la force des jambes, la vue, l’éclairage du logement et la sécurité des sols relève pleinement de la santé osseuse. Un os moyen qui ne tombe jamais se porte mieux qu’un os un peu plus dense qui chute chaque hiver.

L’eau de votre tasse, ce paramètre qu’on oublie toujours
Il y a une chose amusante dans cette étude. On a passé dix ans à compter des tasses de thé et de café, sans jamais s’intéresser à ce qui compose l’essentiel de ces tasses : l’eau. Or elle représente plus de 98 % du contenu.
Et cette eau n’est pas neutre du point de vue osseux. Selon sa minéralisation, elle peut apporter une quantité non négligeable de calcium. Une eau à 30 degrés français apporte à peu près trois fois plus de calcium qu’une eau à 10 degrés français. Sur plusieurs tasses par jour, cumulées sur des années, la contribution devient loin d’être anecdotique.
Le paradoxe, c’est que les amateurs de thé cherchent souvent une eau peu minéralisée, parce qu’elle respecte mieux les arômes et évite le voile en surface. Il y a donc un arbitrage à faire entre le plaisir gustatif et l’apport minéral. J’ai détaillé cette question dans un article dédié à la question de l’eau pour le thé, où j’explique comment lire une étiquette et quel profil choisir selon le thé infusé.
Pour le café, la logique diffère sensiblement. L’extraction dépend fortement de la composition minérale, et une eau mal choisie ruine un bon café tout en modifiant ce que votre tasse apporte réellement. Là aussi, j’ai consacré un article entier à quelle eau utiliser pour le café, avec les repères concrets à connaître.
Je trouve cette question emblématique de tout le sujet. Pendant qu’on cherche l’ingrédient héroïque ou le coupable désigné, l’essentiel se joue dans les détails accumulés sur des années.
La place des approches complémentaires dans cette histoire
Sur un site consacré aux médecines douces, la tentation existe toujours de transformer ce genre d’étude en argument. Le thé serait la boisson vertueuse, le café le breuvage à bannir. Je m’y refuse fermement, et pas seulement par précaution rédactionnelle.
D’abord parce que ce serait faux, comme vous venez de le voir. Ensuite parce que les approches naturelles se portent mieux quand elles s’appuient sur des données correctement lues plutôt que sur des raccourcis séduisants. La rigueur est notre meilleur atout, pas notre contrainte.
Ce que les accompagnements complémentaires peuvent réellement apporter dans le champ de la santé osseuse, c’est un travail de fond sur les habitudes de vie. Une naturopathe vous aidera à structurer votre alimentation, à retrouver un rythme de sommeil correct, à installer une pratique physique tenable dans la durée. Un professeur de yoga ou de taï-chi travaillera votre équilibre et votre proprioception, ce qui compte directement dans la prévention des chutes. Un sophrologue peut vous accompagner sur la gestion du stress, dont l’impact sur le sommeil et l’appétit n’est plus à démontrer.
Ces accompagnements interviennent en complément d’un suivi médical, jamais à sa place. Ils ne remplacent ni un examen d’ostéodensitométrie quand il est indiqué, ni un traitement prescrit par votre médecin. Si vous suivez déjà un traitement pour vos os, ne le modifiez sous aucun prétexte sans en parler avec le professionnel qui l’a prescrit.
Et je le dis clairement : ne prenez aucun complément alimentaire en réaction à la lecture d’un article de presse santé, celui-ci compris. Les compléments ne sont pas anodins, ils interagissent avec des traitements, et l’automédication sur le terrain osseux n’a aucun intérêt démontré. La bonne démarche consiste à faire le point avec un professionnel de santé.
Quand parler de vos os à un médecin
Si cet article vous inquiète, c’est le signe qu’il faut en parler à votre médecin traitant plutôt que d’ajuster votre consommation de boissons. Lui seul pourra situer votre risque personnel, en tenant compte de votre âge, de vos antécédents et de votre situation.
L’ostéodensitométrie est l’examen de référence pour mesurer la densité minérale osseuse. En France, elle est prise en charge à 70 % sur la base d’un tarif fixé à 39,96 €, uniquement sur prescription médicale et dans des indications précises. La Haute Autorité de santé rappelle que cet examen n’a d’intérêt que lorsqu’il existe des signes ou des facteurs de risque d’ostéoporose et qu’un traitement peut être envisagé.
Parmi les situations retenues figurent notamment un antécédent de fracture vertébrale sans contexte traumatique ou tumoral évident, un antécédent personnel de fracture périphérique survenue sans traumatisme majeur, une corticothérapie systémique prolongée, une ménopause avant 40 ans, ou un antécédent de fracture de l’extrémité supérieure du fémur chez un parent au premier degré.
Un point mérite d’être souligné, et il résume tout mon propos. La HAS rappelle que la densité minérale osseuse n’est pas le seul déterminant de la résistance de l’os, donc du risque de fracture. L’âge, les antécédents de fractures et l’ensemble des autres facteurs de risque entrent dans la décision. Un chiffre de densité, isolé, ne dit pas grand-chose.
Alors si vous vous interrogez sur vos os, la bonne question n’est décidément pas « combien de tasses ? ». C’est : ai-je des facteurs de risque, et méritent-ils une évaluation ? Votre médecin est la personne indiquée pour y répondre.
Questions fréquentes
Le thé protège-t-il les os ?
Cette étude ne permet pas de l’affirmer. Elle rapporte une association statistique entre consommation de thé et densité osseuse légèrement supérieure à la hanche, sur une population très spécifique, avec un écart inférieur au seuil de pertinence clinique individuelle. Une association observationnelle ne démontre pas un effet protecteur, et la littérature antérieure reste partagée sur ce point.
Dois-je réduire mon café pour préserver ma densité osseuse ?
Je ne recommande aucun seuil de consommation, et l’étude ne le permet pas davantage. Rappelez-vous qu’aucune association globale n’a été trouvée entre café et densité minérale osseuse sur les dix ans de suivi. L’inflexion au-delà de cinq tasses est une lecture visuelle de courbes dont le test statistique de non-linéarité n’était pas significatif. Si votre consommation vous interroge, parlez-en à votre médecin.
Les tisanes sont-elles concernées par ces résultats ?
Non, absolument pas. Le questionnaire de l’étude excluait explicitement les tisanes et les variétés déthéinées. Verveine, camomille, tilleul, rooibos et toutes les infusions de plantes ne figurent nulle part dans ces données. Aucune conclusion, favorable ou défavorable, ne peut leur être appliquée.
Ajouter du lait dans son café change-t-il quelque chose ?
Les travaux expérimentaux humains sur le sujet indiquent que l’effet de la caféine sur le bilan calcique est si faible qu’il serait compensé par l’ajout d’une à deux cuillères à soupe de lait dans la tasse. C’est une donnée de laboratoire intéressante, qui souligne surtout la modestie de l’effet en question. Ce n’est pas une recommandation de ma part.
Ces résultats valent-ils pour les hommes ou les femmes plus jeunes ?
Non. La cohorte n’incluait que des femmes de 65 ans et plus, résidant aux États-Unis et presque exclusivement blanches. Les auteurs écrivent que ce manque de diversité restreint sévèrement la portée de leurs conclusions, la densité minérale osseuse et le risque fracturaire variant selon les populations. Rien ne permet d’extrapoler à un homme de 50 ans ou à une femme de 40 ans.
Le thé vert vaut-il mieux que le thé noir pour les os ?
L’étude ne distingue pas les types de thé. Ni la variété, ni la force d’infusion, ni la contenance de la tasse n’ont été enregistrées. Les hypothèses mécanistiques portent sur les catéchines, davantage présentes dans le thé vert, mais cela reste au stade du laboratoire. Un essai clinique sur extrait de thé vert n’a d’ailleurs montré aucun effet sur la densité minérale osseuse.
Le thé gêne-t-il l’absorption des minéraux ?
Les polyphénols du thé peuvent réduire l’absorption du fer non héminique lorsqu’il est consommé pendant le repas. C’est un point connu en nutrition, sans rapport direct avec l’étude discutée ici. Si vous vous interrogez sur votre statut en fer ou en calcium, un bilan avec votre médecin reste la seule démarche sensée.
Que faire concrètement après avoir lu cet article ?
Rien de spectaculaire, et c’est très bien ainsi. Continuez à boire ce qui vous fait plaisir. Si la santé de vos os vous préoccupe, orientez plutôt vos efforts vers ce qui est solidement documenté : une activité physique régulière incluant du renforcement musculaire, des apports alimentaires corrects en calcium et en protéines, et une discussion avec votre médecin sur vos facteurs de risque personnels.
Sources scientifiques
- Liu R.Y., Liu E. Longitudinal Association of Coffee and Tea Consumption with Bone Mineral Density in Older Women: A 10-Year Repeated-Measures Analysis in the Study of Osteoporotic Fractures. Nutrients, 2025 ; 17(23) : 3660. DOI : 10.3390/nu17233660 — PubMed
- Howe T.E. et coll. Exercise for preventing and treating osteoporosis in postmenopausal women. Cochrane Database of Systematic Reviews, 2011 ; CD000333. Cochrane
- Chen C.-C. et coll. Association of Coffee and Tea Intake with Bone Mineral Density and Hip Fracture: A Meta-Analysis. Medicina, 2023 ; 59 : 1177. DOI : 10.3390/medicina59061177
- Zeng X. et coll. The association of coffee consumption with the risk of osteoporosis and fractures: a systematic review and meta-analysis. Osteoporosis International, 2022 ; 33 : 1871-1893. PubMed
- Zhang S. et coll. Association of coffee and tea consumption with osteoporosis risk: a prospective study from the UK Biobank. Bone, 2024 ; 186 : 117135. PubMed
- Ye Y. et coll. Association of coffee intake with bone mineral density: a Mendelian randomization study. Frontiers in Endocrinology, 2024 ; 15 : 1328748. PubMed
- Heaney R.P. Effects of caffeine on bone and the calcium economy. Food and Chemical Toxicology, 2002 ; 40 : 1263-1270. PubMed
- Ko C.H. et coll. Effects of tea catechins, epigallocatechin, gallocatechin, and gallocatechin gallate, on bone metabolism. Journal of Agricultural and Food Chemistry, 2009 ; 57 : 7293-7297. PubMed
- Dostal A.M. et coll. Long-Term Supplementation of Green Tea Extract Does Not Modify Adiposity or Bone Mineral Density in a Randomized Trial of Overweight and Obese Postmenopausal Women. Journal of Nutrition, 2016 ; 146 : 256-264. PubMed
- GBD 2021 Low Bone Mineral Density Collaborators. The global, regional, and national burden attributable to low bone mineral density, 1990-2020. The Lancet Rheumatology, 2025 ; 7 : e873-e894. The Lancet Rheumatology
- Haute Autorité de santé. Prise en charge de l’ostéoporose et indications de l’ostéodensitométrie. has-sante.fr
- Assurance Maladie. L’ostéodensitométrie. ameli.fr
- Anses. Les références nutritionnelles en vitamines et minéraux. anses.fr
- Communiqué de l’université Flinders relayé par ScienceDaily, 1er septembre 2026. sciencedaily.com
Pour conclure
Cette étude est un travail méthodologiquement soigné, mené sur une grande cohorte, avec des mesures répétées et des auteurs qui exposent leurs limites sans détour. Elle mérite mieux que le titre qu’on lui a collé. Elle ne montre ni un thé protecteur, ni un café coupable.
Ce qu’elle montre, c’est un écart minuscule, sur une population précise, dans un domaine où les études se contredisent depuis vingt ans. Et ce qu’elle rappelle surtout, c’est que la santé osseuse se construit sur un ensemble de facteurs : le mouvement, l’alimentation d’ensemble, le sommeil, le tabac, l’alcool, l’équilibre, le suivi médical. Une tasse n’y pèse pratiquement rien.
Alors gardez votre thé du matin ou votre café de l’après-midi. Et si la question de vos os vous préoccupe réellement, prenez rendez-vous. C’est infiniment plus utile que de compter les tasses.
Cet article est à titre informatif uniquement et ne remplace en aucun cas un avis médical, un diagnostic ou un traitement professionnel. Demandez toujours l’avis de votre médecin.
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